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LA LÉGION D’HONNEUR

HISTOIRE DE L’ORDRE

 Légion d'honneur - modèle actuel

Du Directoire à l’Empire

Les origines

L’histoire de la Légion d’honneur s’inscrit dans le droit fil de celle des ordres de chevalerie. Ces ordres avaient été créés par divers rois de France dès le Moyen-Âge. Louis XI avait fondé l’ordre de Saint Michel en 1469, Henri III, l’ordre du Saint-Esprit en 1578. Mais c’est sans conteste l’ordre de Saint-Louis, fondé par Louis XIV en 1693, et réservé aux officiers de l’armée royale et de religion catholique, qui est le plus souvent cité comme étant l’ancêtre de la Légion d’honneur, non seulement en raison de la couleur de son ruban, mais aussi parce qu’il ne tenait compte que du mérite et non de la naissance.

La Révolution avait peu à peu aboli toutes les décorations de l’Ancien Régime qui heurtaient son esprit égalitaire et ressemblaient trop à des privilèges liés à la Royauté et à l’Aristocratie. L’article 1er de la Constitution du 30 juillet 1791 déclare que « Tout ordre de chevalerie, toute corporation, toute décoration, tout signe extérieur qui suppose des distinctions de naissance, sont supprimés en France ». Cependant, le même article ajoute : « L’Assemblée se réserve de statuer s’il y aura une décoration nationale unique qui pourra être accordée aux vertus, aux talents, aux services rendus à l’État », ce qui prouve bien que ce n’est pas le concept de récompense des services rendus qui choque l’esprit révolutionnaire, mais le fait qu’auparavant cette reconnaissance n’allait qu’aux classes privilégiées.

Le Directoire, pour exprimer sa reconnaissance aux soldats qui s’étaient illustrés sur les champs de bataille, avait institué les « armes d’honneur », dont l’usage avait été codifié par l’arrêté du 4 nivôse an VIII (25 décembre 1799) : fusil d’honneur aux grenadiers et soldats, baguettes d’honneur aux tambours, mousqueton ou carabine d’honneur aux troupes à cheval, trompette d’honneur aux trompettes, grenade d’or aux canonniers pointeurs, et sabre d’honneur aux officiers. La hache d’honneur fut ajoutée en l’an X pour récompenser les marins. Les bénéficiaires de ces armes gravées à leur nom recevaient un complément de solde et un brevet officiel.

Le fougueux général Bonaparte, au cours des campagnes d’Italie et d’Égypte, avait très généreusement distribué nombre de ces armes d’honneur, car, proche de ses hommes, il avait compris leur besoin légitime de reconnaissance.

Ces armes présentaient pourtant l’inconvénient de ne pouvoir être portées en toutes circonstances. Murat s’en ouvre à Bonaparte dans une lettre de 1801 et lui fait part du souhait de ses hommes : « Ils m’ont donc demandé, les braves, de porter des médailles où seraient représentées les marques d’honneur que vous leur avez accordées ».

Devenu Premier Consul, Bonaparte avait, par ailleurs, observé combien les Français étaient restés sensibles aux superbes décorations arborées par les consuls et militaires étrangers qu’il recevait.

Tous ces éléments qui firent germer en son esprit l’idée de créer une récompense nationale prestigieuse.

Mais Bonaparte était entre-temps devenu un homme d’état et c’est en tant que tel qu’il va aborder cette tâche. Dès les premiers entretiens sur le sujet avec certains de ses collaborateurs, il développe le concept d’un ordre national : «La Constitution de 1791 avait bien fait de promettre des récompenses nationales. Il faut tenir sa promesse ; il faut créer un Ordre qui soit le signe de la vertu, de l’honneur, de l’héroïsme, une distinction qui serve à la fois à la bravoure militaire et au mérite civil ».[1]

Il ne s’agit donc pas d’une simple décoration accordée une fois pour toute en récompense des services rendus, mais d’un ordre dont les membres auront à cœur, après leur réception, d’acquérir des mérites nouveaux afin d’espérer pouvoir accéder à terme aux grades supérieurs. Ainsi, l’entrée dans l’ordre n’est pas une fin, mais un commencement.

L’ordre est universel, ouvert aux civils comme aux militaires. Bonaparte se refuse à créer deux ordres, car, déclare-t-il, « il n’y a qu’une seule nation ».

Enfin, le nouvel ordre récompense à vie des mérites acquis individuellement et non pas transmis par le renom de la famille au sein de laquelle on est né ; c’est pour éviter tout amalgame avec les anciens ordres aristocratiques le terme de « chevalier » sera écarté au profit de « légionnaire ».

Une commission présidée par Cambacérès élabore, au pas de charge, un projet de loi qui, en dépit de résistances diverses, de quatre séances du Conseil d’état et d’un système compliqué de navettes entre le Corps législatif et le Tribunat, sera adopté le 29 floréal an X  (19 mai 1802) et proclamé « loi de la République » par le décret signé le 9 prairial an X ( 29 mai 1802), soit seulement trois mois après le début des travaux. Voilà qui en dit long sur l’importance que le Premier Consul accordait à la Légion d’honneur.

L’organisation primitive de l’Ordre

Le 29 floréal an X, une « Légion d’honneur » était créée. Elle était composée d’un grand conseil d’administration de 7 membres et de quinze (puis seize) cohortes auxquelles étaient affectés des biens nationaux portant 200 000 francs de rentes.

Sur le territoire de chaque cohorte devaient se trouver « un hospice et des logements pour recueillir, soit les membres de la Légion que leur vieillesse, leurs infirmités ou leurs blessures auraient mis dans l’impossibilité de servir l’État, soit les militaires qui, après avoir été blessés dans la guerre de la liberté, se trouveraient dans le besoin » (Titre premier - Article 9).

Bonaparte organise aussitôt le grand conseil d’administration qui comprend, de droit, les trois Consuls : Napoléon Bonaparte, Cambacérès et Lebrun ; le Sénat désigne le Général Kellermann, le Tribunat Lucien Bonaparte, le Conseil d’état Joseph Bonaparte. Le Corps législatif n’étant plus en session, Bernard Germain Étienne de Lacépède est désigné comme septième membre.

L’une des premières tâches du grand conseil d’administration fut de nommer un Grand Chancelier. Ce fut Lacépède. Violoncelliste, compositeur, musicologue à l’origine, cet intellectuel aussi brillant qu’éclectique avait été l’ami et le collaborateur de Buffon et avait enseigné au Muséum. Plus tard, il était devenu un fidèle du général Bonaparte, et avait été élu Président du Sénat sous le Consulat. Il restera grand chancelier jusqu’à la fin de l’Empire et le redeviendra pendant les Cent-jours.

La Légion d’honneur sous l’Empire

Mise en place de la Légion d’Honneur

Dès sa nomination, le grand chancelier Lacépède se met donc au travail pour organiser l’ordre. Travailleur infatigable, il mène de front plusieurs grandes tâches.

Le Siège

Lacépède se met en quête d’un bâtiment qui sera le siège de la Chancellerie. L’hôtel de Salm construit en 1782-87 par le prince Frédéric de Salm Kyrbourg sera finalement acheté le 3 mai 1804. Le bâtiment est en très mauvais état et sa restauration exigera beaucoup de temps et d’énergie.

L’hôtel de Salm abrite toujours la Grande Chancellerie ainsi que le musée de la Légion d’honneur.

Les premières nominations

Il échoit au grand chancelier de faire procéder aux premières nominations. Selon l’article premier, titre II, de la loi de fondation, « sont membres de la Légion tous les militaires qui ont reçu des armes d’honneur ». Pour les autres nominations, Lacépède s’attache au traitement individuel des dossiers et à la rédaction des listes qui se succèdent jusqu’en 1804. Non seulement il étudie chaque cas, mais il joint une lettre de félicitation personnelle aux récipiendaires.

Finalement, 9172 dossiers sont retenus : 90% de militaires et 10% de civils.

L’insigne de la Légion d’honneur

La Légion et ses cohortes ayant vu le jour, il fallait songer à leur phalère[2] : il faut au nouvel ordre un insigne. On se perd en conjectures sur l’origine de l’étoile. Peut-être est-elle inspirée de l’astre qui figurait sur les premières armoiries des Bonaparte. Le peintre David en aurait, dit-on, fourni les premières esquisses.

Aigle d'argent modèle 1804C’est, en tout cas,  le bijoutier Halbout qui en produira le premier modèle : une étoile émaillée de blanc à cinq rayons doubles entourée d’une couronne de feuillage avec, au centre, un médaillon d’or ceinturé d’émail bleu portant, à l’avers, le profil de Napoléon entouré de la légende « Napoléon, Empereur des Français », et, au revers, une Aigle, tête tournée à gauche, cerclée de la devise « Honneur et Patrie ». L’étoile est suspendue à un ruban moiré rouge, héritier de celui de l’Ordre de Saint-Louis. Le second modèle impérial (1806) sera surmonté de la couronne impériale. Le troisième (1808) sera une étoile plus grande munie d’une couronne mobile à 8 branches. Une dizaine de variantes de cette « étoile » qui fut par la suite appelée « croix » se succèderont jusqu’à nos jours.Les insignes distinguent les grades et dignités. À l’origine, il y a deux médailles : le petit aigle (étoile d’argent) des légionnaires, l’aigle d’or des officiers, commandants et grands officiers. En 1805, il est ajouté le grand aigle ou grande décoration qui sera ensuite appelé grand cordon.

En 1808, les légionnaires portent désormais le titre de chevalier.

A la fin de l'Empire, l'ordre comprend trois grades : chevalier, officier, commandant et deux dignités : grand officier et grand cordon. Cette hiérarchie à cinq rangs existe encore aujourd'hui, même si plusieurs titres changeront de nom sous la Restauration.

Les premières remises d’insignes

Les nominations effectuées, il faut maintenant recevoir dans l’ordre les nouveaux nommés.

Le décret du 24 messidor an XII (13 juillet 1804) instaure un protocole qui réglemente les cérémonies, les préséances, les honneurs civils et militaires.

À Saint-Louis des Invalides

Napoléon souhaitait, symboliquement, remettre les premiers insignes le 14 juillet 1804 aux plus hauts personnages du pays. Mais, comme c’est un samedi, ce sera finalement la date du dimanche 15 juillet 1804 qui sera retenue.

Ce jour-là, en Saint-Louis des Invalides, l’Empereur, accompagné de l’impératrice Joséphine, qui apparaît pour la première fois dans une cérémonie publique, assiste à l’office, lequel sera  d’ailleurs boudé par une soixantaine d’officiers dont Augereau.

Le sermon est remplacé par un discours du grand chancelier qui se termine par ces mots : « Honneur, Patrie, Napoléon ! Soyez à jamais la devise sacrée de la France et le gage de son éternelle prospérité ».

Les grands officiers du nouvel Ordre prêtent alors serment appelés par le grand chancelier. Puis Napoléon s’adresse aux autres grades : « Commandants, officiers et légionnaires, vous jurez sur votre honneur de vous dévouer au service de l’Empire et à la conservation de son territoire dans son intégrité, à la défense de l’Empereur, des lois de la République et des propriétés qu’elle a consacrées, de combattre par tous les moyens que la justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise qui tendrait à rétablir le régime féodal ; enfin, vous jurez de concourir de tout votre pouvoir au maintien de la liberté et de l’égalité, bases premières de nos institutions. Vous le jurez ? ». La réponse fut, bien entendu, un unanime « Je le jure ! », suivi de cris de « Vive l’Empereur ! ».

On voit que le serment porte à la fois sur les principes de liberté et d’égalité hérités de la Révolution, la rupture avec l’Ancien Régime et la fidélité à la personne de l’Empereur.[4]

Après la distribution des insignes, un Te Deum retentit dans la nef, mettant fin à cette première cérémonie. Elle avait été réservée aux personnages les plus importants de l’État, même si quelques figures populaires y furent décorées, comme le célèbre Coignet, qui fut étonné, et ravi, de se voir appeler avant ses propres officiers qui venaient après lui dans l’ordre alphabétique.

Au camp de Boulogne

Après la réception dans l’ordre des grands noms de l’Empire, Napoléon souhaita honorer les moins connus, mais non les moins braves, de son armée, ceux dont il voulait faire une élite véritablement populaire.

Le 16 août 1804, dans le vallon de Terlincthun, à côté de Boulogne-sur-Mer où la Grande Armée s’activait aux préparatifs d’invasion de l’Angleterre, l’Empereur vint présider à la décoration de quelque 2000 soldats et 13 civils.

C’est un spectacle grandiose. 100 000 hommes sont rassemblés en un immense demi-cercle sur les gradins de cet amphithéâtre naturel. « On a trouvé rarement autant de baïonnettes rassemblées » notera Napoléon. Les récipiendaires sont placés à l’avant. Près du trône, sur une estrade ornée de drapeaux pris à l’ennemi et surmontée d’une couronne d’or, la musique, qui ne compte pas moins de 1800 tambours. Les insignes à distribuer sont placés dans un casque et un bouclier ayant appartenu, dit-on, à du Guesclin et à Bayard.

Après le discours du grand chancelier Lacépède, les récipiendaires prêtent serment et la distribution commence, par grade dans la Légion d’honneur et, l’Empereur y tenait, par ordre alphabétique, indépendamment des grades dans l’armée. Il est à noter que l’armée de terre et la marine sont récompensées à parts égales, plan d’invasion de l’Angleterre oblige.

Pour la petite histoire, des navires anglais vinrent échanger quelques salves avec la marine française au cours de la cérémonie, peut-être pour se rappeler au bon souvenir de l’Empereur.

Ce fut l’occasion d’un ajout pittoresque à la grande distribution puisque, en rentrant à Boulogne, l’Empereur, raconte le Baron de Marbot dans ses mémoires, avisant un brick anglais qui venait narguer la batterie derrière laquelle il passait avec ses maréchaux, écarta un chef de pièce, pointa le mortier… et rata sa cible de peu ; le Général Marmont ne fut pas plus heureux ; le caporal, récupérant sa pièce pointa à son tour et coula le bâtiment ennemi. Napoléon attacha immédiatement la croix à l’habit de l’adroit artilleur.

La journée se termina par un immense défilé qui dura plus de 3 heures.

Le soir, un Te Deum fut chanté en l’église Saint-Nicolas.

Les Cohortes

La loi fondatrice du 29 floréal an X (19 mai 1802) organisait, rappelons-le, une Légion d’honneur divisée en « cohortes » dotées de biens nationaux portant 200 000 francs de rente. Derrière cette terminologie héritée de celle de l’armée romaine (dont chaque légion était divisée en 10 cohortes de 600 hommes environ), se cache un ambitieux projet de création d’un véritable corps intermédiaire de l’État.

Ces cohortes avaient à leur tête un chef prestigieux (14 maréchaux d’Empire et 2 vice-amiraux) et étaient administrées par un chancelier et un trésorier. Chacune d’elles était composée de 7 grands officiers, 20 commandants, 30 officiers et 350 légionnaires. Elles étaient chargées de payer les traitements de leurs membres, de gérer leur hospice et leurs maisons de retraite.

Sur le papier, ces cohortes étaient riches, puisque leur ensemble en faisait le premier propriétaire foncier de France.

En réalité, les Cohortes, qui devaient créer une fraternité, une solidarité entre légionnaires et un appui sûr pour le pouvoir, n’eurent jamais les moyens de faire face à leurs obligations. [5] Les raisons en sont multiples ; les principales sont la médiocrité des biens nationaux qui restaient en 1802 : bâtiments vétustes, terres dispersées et infertiles etc., le développement de la Légion d’honneur qui comptait environ 32 000 membres vivants en 1814, et la générosité des traitements : de 250 à 3000 Francs selon le grade, sommes qui permettaient à l’époque de vivre confortablement.[6] 

Finalement, le 28 février 1809, les cohortes seront rattachées à l’administration centrale et disparaîtront de fait.

Dans notre région, la deuxième cohorte, qui regroupait les départements de l’Aisne, des Ardennes, de Jemmapes, du Nord, du Pas-de-Calais et de la Somme, avait pour « chef-lieu  l’Abbaye de Saint-Waast-d’Arras », et pour chef  Mortier, maréchal d’Empire, colonel général de la garde Impériale.

Les Maisons de la Légion d’honneur

Les Maisons proprement dites

Dès 1805, l’Empereur avait pensé à créer une institution réservée aux filles des Légionnaires. Si les garçons pouvaient suivre la voie toute tracée des lycées et des écoles, les filles devaient avoir, elles aussi, leur avenir assuré. Ce fut l’objet des Maisons de la Légion d’honneur.

La première fut établie en 1807 au Château d’Écouen et ce fut Madame Campan, ancienne femme de chambre de Marie-Antoinette, qui en devint « surintendante ».

Très satisfait du résultat, Napoléon fit ouvrir par le grand chancelier Lacépède une deuxième maison à l’Abbaye de Saint-Denis, dirigée par Madame du Bouzet.

L’Empereur tient manifestement à faire de ces demoiselles de bonnes épouses pour ses glorieux soldats. Il écrit en 1807 au Grand Chancelier « Presque toute la science qui sera enseignée doit être celle de l’Évangile. Je désire qu’il en sorte non des femmes agréables mais des femmes vertueuses, que leurs agréments soient de mœurs et de cœur ». Il ne veut point de femmes trop savantes : « une bonne connaissance de la langue, un peu de géographie et d’histoire, mais bien se garder de leur montrer le latin, ni aucune langue étrangère ». Il ajoute néanmoins : « On peut enseigner aux plus âgées un peu de botanique et leur faire un léger cours de physique et encore tout cela peut-il avoir des inconvénients ». Par contre, les travaux manuels occupent les trois-quarts de la journée des élèves et les arts sont représentés uniquement par la danse, qui sert également d’éducation physique, et la musique vocale.

Les Maisons d’orphelines de la Légion d’honneur

Un décret du 15 juillet 1810 institue six maisons ou couvents « destinés à recueillir et à élever les orphelines dont les pères sont morts officiers ou chevaliers de la Légion d’honneur, ou à notre service dans quelque grade que ce soit, pour la défense de l’État, ou dont les mères étant mortes, les pères sont appelés par notre service hors de l’Empire ». L’enseignement dispensé est essentiellement pratique. Les maisons sont placées sous la protection de la reine Hortense et dirigées par « la Congrégation religieuse existant sous le nom de Dames de la Congrégation des Orphelines. L’établissement formé à Paris sous le titre de Maison de la Mère de Dieu sera le chef-lieu de la Congrégation ».

Seulement trois établissements seront ouverts : en 1811, à Paris, à l’hôtel de Corberon dans le Marais et dans l’ancien couvent des Loges en forêt de Saint-Germain et, en 1813, dans l’Abbaye des Barbeaux près de la forêt de Fontainebleau. Cette dernière est fermée dès 1814.

Les projets de l’abbaye des Prémontrés à Pont-à-Mousson et du Mont Valérien ne verront jamais le jour.[7]

Aujourd’hui, il n’existe plus de tout cela que deux Maisons de la Légion d’honneur : l’une à Saint-Denis (Lycée et classes préparatoires) et la seconde aux Loges, en Forêt de Saint-Germain (Collège).

La Légion d’honneur était donc une institution étroitement liée à Napoléon Bonaparte qui l’avait imaginée, créée en un temps record, structurée rationnellement, et organisée en un ensemble complet et cohérent qui prenait en compte les intérêts des Légionnaires de leurs enfants.

L’ordre jouissait, dans toutes les couches de la population, d’un prestige unique que même la création d’autres ordres napoléoniens ne vint jamais ternir. [8]

L’ordre enfin avait établi une véritable méritocratie ouverte à tous les mérites et aux mérites de tous.

Il y avait tout lieu de craindre qu’à la Restauration, cette prestigieuse création ne survive pas.

La Légion d’honneur
de la Restauration à 1962

On ne peut entrer dans le détail de la chronologie de l’histoire de la Légion d’honneur au cours de cette longue période qui connut trois rois, un empereur et quatre républiques. Force nous est de nous limiter aux principales évolutions que subit l’ordre pour s’adapter aux revirements de l’Histoire.

La Légion d’honneur et les autres ordres

Après l’abdication de Napoléon, le gouvernement provisoire maintint la Légion d’Honneur.

Louis XVIII, dans l’ordonnance du 19 juillet 1814, garantit les droits des membres de l’ordre, tout en supprimant les traitements pour les nouveaux nommés.

Il désigna un nouveau grand chancelier en la personne du baron de Pradt, archevêque de Malines, personnage peu recommandable qui cédera très tôt sa place au comte de Bruges, un général d’émigration.

Le Roi rétablit parallèlement les ordres royaux : L’ordre du Saint-Esprit (100 membres issus de la haute noblesse), l’ordre de Saint-Michel (100 membres uniquement civils) et l’ordre de Saint-Louis réservé aux militaires. Il portera les insignes de ces ordres et n’arborera la Légion d’honneur que pour repartir en exil lors des Cent-Jours, accompagné d’ailleurs par le maréchal Mortier, chef de la 2ème Cohorte qui a son siège à Arras.

C’est en fin de compte son universalité qui sauvera la Légion d’honneur: elle récompense civils et militaires et jouit d’un éclat incomparable. Il faut ajouter qu’il y avait en 1814 environ 32 000 légionnaires, pour la plupart nostalgiques de l’Empire, et que, politiquement, la suppression de l’ordre eût présenté un réel danger.

La famille royale distribuera donc des Légions d’honneur à ses fidèles partisans à un rythme effréné (10 000 décorations en 8 mois !), réservant les ordres royaux à la noblesse.

Napoléon, à son retour de l’Île d’Elbe, supprime, par le décret du 13 mars 1815, toutes les décorations qui n’ont pas été signées de la main du grand chancelier Lacépède, et il s’attache à récompenser ses propres fidèles…

Après les Cent-Jours, Louis XVIII nomme le maréchal Macdonald, duc de Tarente, Grand Chancelier. C’est un maréchal d’Empire qui est resté à l’écart de l’aventure des Cent-Jours. Celui-ci s’efforcera, avec un certain succès d’ailleurs, de maintenir la cohésion  des légionnaires. [9]

L’ordonnance du 26 mars 1816 instaure « l’ordre royal de la Légion d’honneur », en codifie l’insigne, les prérogatives etc. dans un souci d’égalité avec l’ordre de Saint-Louis. Mais, deux mois plus tard, l’ordonnance du 22 mai place dans le protocole les légionnaires derrière les détenteurs de l’ordre de Saint-Louis.

Charles X ne fera guère évoluer cette situation.

Il faudra attendre la Monarchie de Juillet pour que la Légion d’honneur retrouve sa primauté. Le décret du 7 août 1830 fait de la Légion d’honneur le seul ordre national. Elle le restera jusqu’en 1963, année où l’ordre National du Mérite est créé.

On ne peut oublier que, le 22 janvier 1852, le Prince-Président Louis-Napoléon Bonaparte créa la Médaille Militaire, réservée aux sous-officiers et hommes de troupe, ainsi qu’à des maréchaux et généraux ayant exercé un commandement en chef devant l’ennemi. C’est une décoration prestigieuse[10], certes, mais elle ne constitue pas un ordre et elle ne concerne pas les civils. Elle limitera, par contre, jusqu’à la Grande Guerre, l’accès des sous-officiers et hommes du rang à la Légion d’honneur.

Il est à noter qu’un décret du 16 mars 1852 clarifie les règles de l’ordre de la Légion d’honneur et instaure un Conseil de l’Ordre qui veille à la régularité des propositions. Ce texte régira l’ordre jusqu’en 1962.

L’adaptation nécessaire de la Légion d’honneur

Dénomination

La Légion d’honneur porta plusieurs fois un qualificatif attaché au régime qui la décerne. ordre « impérial » sous Napoléon Ier, puis sous Napoléon III, ordre « royal » sous Louis XVIII et Charles X. Elle ne porte pas d’autres qualificatifs que « national » sous les diverses républiques. Mais elle est toujours appelée par tous « la Légion d’honneur » comme si le qualificatif accolé au terme ordre était sans grande importance.

Insigne

Le Musée de la Légion d’honneur garde précieusement des exemplaires des différents modèles d’ « étoiles » ou de « croix » qui se sont succédé de 1802 à nos jours.

L’aspect général de l’étoile n’a guère changé en 200 ans et le ruban et la devise de l’ordre « Honneur et Patrie » sont restés les mêmes, mais les régimes ont tenu à marquer leur spécificité par des symboles. Le tableau ci-dessous résume les principales différences :

Régime

Attache

Avers

Revers

Premier Empire

Simple puis couronne à palmettes ou à fleurons

Profil de l’Empereur
légende : « Napoléon Empereur des Français »

Aigle et devise

Restauration

Couronne à fleurs de lys

Profil d’Henri IV et légende « Henri IV »

Trois fleurs de lys et devise

Louis-Philippe

Couronne à fleurons

Profil d’Henri IV et légende « Henri IV »

Drapeau et étendard croisés + devise

2ème République

Simple mais avec couronne pour le type de la Présidence

Profil de Bonaparte et légende « Bonaparte Premier Consul, 19 Mai 1802 »

Drapeau et étendard croisés, la légende République française et devise

Second Empire

Couronne à aigles

Profil de l’Empereur
et légende : « Napoléon Empereur des Français »

Aigle et devise

Modèle actuel

Couronne ovale de feuillage (chêne et laurier)

La République et la légende « République française »

Drapeau et étendard croisés, la devise et la date « 29 Floréal An X »

 

Nul besoin d’être grand spécialiste en héraldique pour comprendre la symbolique des différents régimes, leur nature et leurs filiations, et il faut savoir que chacun de ces changements a été mûrement réfléchi dans un climat politique précis.

Serment

Le serment fut exigé du récipiendaire lors de la cérémonie de réception dans l’ordre jusqu’en 1870.

Sous le Consulat, le serment prévu à l’origine était très général. Il fallait s’engager à défendre la République, son territoire et ses principes : « Je jure sur mon honneur de me dévouer au service de la République, à la conservation de son territoire et de son intégrité, à la défense de son Gouvernement, de ses lois et des propriétés qu’elles ont consacrées, de combattre par tous les moyens que la Justice, la raison et les lois autorisent, toute entreprise tendant à rétablir le régime féodal, à reproduire les titres et qualités qui en étaient l’attribut ; enfin de concourir de tout mon pouvoir au maintien de la Liberté et de l’Égalité. »

Sous l’Empire, de 1804 à 1811, le serment prononcé par les premiers légionnaires remplace naturellement le mot République par Empire et ajoute « la défense de l’Empereur ». Du 20 mars 1811, naissance du Roi de Rome, au 11 avril 1814 et pendant les Cent-Jours, le serment devient un véritable acte de sujétion politique à la nouvelle dynastie : « Je jure d’être fidèle à l’Empereur et à sa dynastie : je promets sur mon honneur de me dévouer à son service, à la défense de sa personne et à la conservation du territoire de l’Empire dans son intégrité, de n’assister à aucun conseil ou réunion contraire à la tranquillité de l’État ; de prévenir Sa Majesté de tout ce qui se tramerait, à ma connaissance, contre son honneur, sa sûreté ou le bien de l’Empire .»

La première Restauration, qui distribua tant de médailles en si peu de temps, simplifia le serment à l’extrême : « Je jure d’être fidèle au Roi, à l’Honneur et à la Patrie. »

La deuxième Restauration (1816-1830) sera beaucoup plus prolixe et l’on y sent l’influence des Ultras et la crainte du complot : « Je jure d’être fidèle au Roi, à l’honneur et à la Patrie, de révéler à l’instant tout ce qui pourrait venir à ma connaissance, et qui serait contraire au service de Sa Majesté et au bien de l’État ;  de ne prendre aucun service et de ne recevoir aucune pension, ni traitement d’un Prince étranger, sans le consentement exprès de Sa Majesté ; d’observer les Lois, ordonnances et règlements, et généralement faire tout ce qui est du devoir d’un brave et loyal Chevalier de la Légion d’honneur. »

Sous Louis-Philippe (1830-1848), le serment reflète la Monarchie très constitutionnelle qu’avait instaurée le roi-citoyen, : « Je jure fidélité au Roi des Français, obéissance à la Charte constitutionnelle et aux lois du Royaume. »

Le serment sous la Deuxième République (1848-1852) est on ne peut plus sobre : « Je jure obéissance à la Constitution et fidélité au président de la République. »

Le Prince-Président fait modifier le texte : « Je jure fidélité au président de la République, à l’honneur et à la Patrie ; je jure de me consacrer au bien de l’État et de remplir les devoirs d’un brave et loyal chevalier de la Légion d’honneur. » Devenu Empereur, Louis-Napoléon Bonaparte se contentera de faire remplacer "président de la République" par "Empereur".

La Troisième République, dans son décret du 5 septembre 1870, abolit tout serment à caractère national. Il n’est pas innocent que sous Vichy, de 1941 à 1944, le serment ait été rétabli, reprenant celui de la Deuxième République en ajoutant « (Je jure…) de n’appartenir, ni dans le présent ni dans l’avenir, à aucune société interdite par la loi».

L’évolution du recrutement

Les archives de la Légion d’honneur ayant été la proie des flammes lors de l’incendie de l’hôtel de Salm pendant la Commune de Paris, il ne reste plus le détail des nominations antérieures à 1870.

Cependant, par recoupement, on peut reconstituer l’ouverture progressive de l’ordre aux diverses catégories socioprofessionnelles, aux collectivités et aux femmes.

Les catégories sociales

Napoléon ouvrit l’ordre aux parlementaire, hauts fonctionnaires, dignitaires de l’Église, savants,  artistes (sculpteurs, peintres, architectes, musiciens). Par contre, il n’accorda la Légion d’honneur qu’à quelques rares industriels, écrivains, universitaires, et aucun acteur, artisan, négociant, aucune femme n’est jugé digne d’appartenir à l’ordre.

Les choses n’évolueront guère sous la Restauration, si ce n’est la couleur politique des récipiendaires.

Louis-Philippe récompensa avec générosité la Garde nationale, c’est-à-dire l’armée de civils qui l’avait amené au pouvoir, et les négociants, artisans et industriels trouvèrent leur place à côté des catégories traditionnelles.

Le Second Empire fit considérablement évoluer les nominations dans le sens de l’éclectisme. Les nominations sont liées à la politique extérieure et aux conquêtes coloniales, ainsi qu’à l’évolution rapide de l’industrialisation et de la science. Elles concernent aussi le monde artistique même quelque peu contestataire, des peintres, des écrivains et même des acteurs.

Les collectivités

Napoléon, pendant les Cent-Jours, décora trois villes qui s’étaient particulièrement distinguées pendant la campagne de France : Chalon-sur-Saône, Tournus et Saint-Jean-de-Losne. Napoléon III ajouta Roanne que son oncle n’avait pas eu le temps de décorer. Depuis lors, soixante-cinq autres villes dont 4 étrangères ont été décorées à la suite des conflits de 1870, 1914-18 et 1939-45.

Dans le Pas-de-Calais, six villes ont reçu la Légion d’honneur à la suite des deux guerres mondiales : Arras, Bapaume, Béthune et Lens en 1919, Boulogne et Calais en 1947.

Trente-huit drapeaux de Régiments, cinq formations militaires, sept unités de Sapeurs-pompiers, vingt-quatre écoles militaires dont trois étrangères ont été décorés entre 1880 et 1960. La fourragère rouge de la Légion d’honneur fait partie de leur uniforme.

De même, 21 écoles civiles ont été décorées. Il faut ajouter des collectivités telle que la Croix-Rouge française, la SNCF, le réseau Résistance PTT et l’abbaye Notre-Dame des Dombes.

Les femmes

Sous le Second Empire, des femmes furent, pour la première fois, admises dans l’Ordre.

La première femme décorée le 15 août 1851 fut Angélique-Marie-Josèphe Brulon, sept ans de service, sept campagnes, trois blessures, sous-lieutenant aux Invalides depuis décembre 1798… La première femme décorée à titre civil fut madame Abicot, qui, attaquée et blessée par trois malandrins, fut tellement indignée de voir ceux-ci emporter la « croix d’honneur » de feu son beau-père qu’elle trouva la force de s’emparer d’un pistolet, de poursuivre ses voleurs et de la leur faire rendre sous la menace de son arme.

Les nominations se poursuivirent, mais en proportion très modeste : 0,20 % de femmes dans la promotion de 1912 par exemple et n’oublions pas qu’il faudra attendre le 16 février 1998 pour voir la première femme élevée au rang de Grand-croix de la Légion d’honneur : Geneviève de Gaulle-Anthonioz.

Depuis 2008, la parité est de règle : les femmes représentent désormais 50% des nommés et promus.

Les affaires

On ne saurait faire une présentation de la Légion d’honneur sans faire allusion aux affaires qui ont entaché son attribution à certaines périodes de son histoire.

On peut tout d’abord s’interroger sur les conditions d’entrée dans l’ordre pendant la première Restauration, c’est-à-dire de la fin de l’Empire aux Cent-Jours. Il est clair qu’elles étaient liées à la fidélité des récipiendaires envers la Monarchie. Pendant cette courte période, la croix de la Légion fut distribuée par le Roi et surtout les princes avec une prodigalité qui ne pouvait que révolter ceux qui l’avaient chèrement acquise sous l’Empire. Mais cela n’est qu’un aléa de l’histoire.

Plus grave, à la chute du Second Empire, la Troisième République faillit supprimer l’ordre. Jules Ferry en fut l’adversaire principal au nom de l’égalité des citoyens. La Légion d’honneur fut transformée en décoration uniquement militaire par le décret du 28 octobre 1870, mais ce décret fut abrogé par la loi du 25 juillet 1873 qui la rétablissait dans sa fonction de récompense suprême de tous les mérites. En plus de deux siècles d'existence, la Légion d'honneur n'a donc été réservée aux mérites militaires que pendant moins de trois ans.

En 1872, les Députés et Sénateurs se virent écarter de l’attribution de la Légion d’honneur, sauf pour faits de guerre, alors qu’auparavant les élus recevaient une large part des contingents de décorations. Depuis 1802, les Chambres n’avaient qu’un pouvoir limité et c’était le chef de l’État qui possédait le pouvoir réel. Dorénavant, c’étaient les élus qui exerçaient le pouvoir. La Troisième République avait donc décidé que ses élus nationaux ne pourraient être admis dans la Légion d’honneur pendant leur carrière politique, principe d’ailleurs toujours en vigueur.

Cette mesure de précaution n’arrêta pas le gendre du Président de la République Jules Grévy, le Député Wilson, qui fut reconnu coupable d’avoir usé de son influence pour « vendre la croix d’honneur ». Les légionnaires nommés grâce à son intervention furent radiés. Le Président de la République, grand maître de l’ordre dut démissionner en 1887. Cette affaire lamentable eut cependant une issue favorable puisqu’elle donna naissance aux premières lois contre le trafic d’influence.

La Grande Chancellerie avait souffert néanmoins indirectement de l’opprobre. Elle fut à nouveau prise à partie, en 1889, pour avoir radié de l’ordre le général Boulanger, héros de la Guerre de 1870, grand officier de la Légion d’honneur. Cette radiation n’était pourtant que la suite logique et inéluctable de la condamnation du général à l’exil, après la tentative de putsch qui avait eu lieu en son nom.

Un peu plus tard, ce fut l’affaire de Panama. Nombre des condamnés étaient membres de l’Ordre. La Grande Chancellerie radia tous les condamnés, même ceux qui bénéficiaient de la prescription, … sauf Eiffel. Nouveau scandale ! Le grand chancelier et le conseil de l’ordre durent démissionner en juillet 1895, pour la première fois dans l’histoire de la Légion d’honneur.

Quelques années plus tard, dans le cadre de l’affaire Dreyfus, Zola, déclaré coupable d’avoir diffamé le conseil de guerre de Paris dans son célèbre « J’accuse », est suspendu de son grade d’officier de la Légion d’honneur par le conseil de l’ordre qui agit en accord avec son règlement. Or, au même moment, le gouvernement nomme l’attaché militaire allemand Schwartzkoppen, destinataire du tristement célèbre bordereau, officier de la Légion d’honneur. Bien que la chancellerie n’ait aucun droit de regard sur les nominations à titre étranger, le grand chancelier, Davout d’Auerstadt, dut démissionner.

Ces affaires démontrent, s’il en était besoin, que l’opinion française est foncièrement attachée à la Légion d’honneur et, quand elle s’indigne, c’est pour exprimer sa réprobation contre des nominations ou des radiations qu’elle estime injustes.

Autre effet bénéfique, l’une des conséquences de ces années agitées fut un examen plus rigoureux des dossiers de candidature et la réduction des effectifs. Ils passèrent de 75 000 Légionnaires vers 1870 à 50 000 (dont 18 000 civils) en 1914.

Les deux Guerres mondiales

La Grande Guerre, qui engageait des effectifs énormes dans des combats incessants rendus plus meurtriers que jamais en raison du développement technique des armements, en particulier de l’artillerie, entraîna naturellement un développement important des effectifs de la première décoration nationale. La seconde guerre mondiale, deux décennies plus tard, accéléra la progression avec ses militaires, ses résistants, ses déportés.

Cet accroissement fut d’autant plus rapide que trois nouveaux types de nominations firent leur apparition :

Les nominations de civils ont suivi la même courbe ascendante. D’abord, beaucoup des nommés et promus des deux guerres n’étaient pas des militaires de carrière. Ensuite, la plupart des résistants et déportés étaient des civils. Enfin, l’effort de guerre et, plus tard, l’effort de reconstruction ont aussi appelé de nombreux civils à obtenir la récompense suprême.

Les circonstances historiques avaient donc mené, logiquement, à une véritable inflation des effectifs comme le montre l’histogramme ci-dessous et le premier ordre national risquait de s’en trouver dévalorisée. C’est cette constatation qui amènera le général de Gaulle à réformer l’ordre en 1962 avec une efficacité indéniable.

 

 

La Légion d'honneur aujourd'hui

Le Code de 1962

Conscients du danger de dévalorisation représenté par l’accroissement des effectifs, le général Catroux, grand chancelier, et le général de Gaulle, grand maître, entreprennent donc la réforme de l’ordre. Le 28 novembre 1962 paraît le code de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire qui remplace les 80 arrêtés, lois et décrets qui s’étaient accumulés depuis 1802.

Son article 1er énonce : « La légion d’honneur est la plus élevée des distinctions nationales. Elle est la récompense de mérites éminents acquis au service de la nation, soit à titre civil, soit sous les armes ».

Effectifs

Le code fixe le nombre à ne pas dépasser par grade et par dignité : 113 425 chevaliers, 10 000 officiers, 1 250 commandeurs, 250 grands officiers et 75 grand’ croix, soit au total 125 000 membres.

De plus, le 3 décembre 1963, est créé l’ordre national du Mérite, second ordre national. Désormais la Légion d’honneur est réservée à la récompense des « mérites éminents » et l’ordre national du Mérite à celle des « mérites distingués ».

Les effectifs diminuent donc drastiquement à partir de 1962 dans le but d’atteindre 125 000 en l’an 2000. Le résultat est atteint puisque de 330 000 en 1962, le nombre de légionnaires passe à 115 532 en 1996, soit une diminution de 65% en 34 ans. On ne peut vraiment pas prétendre, comme on l’entend parfois, que l’on « donne la Légion d’honneur à tout le monde » !

Le graphique ci-dessous, qui traduit l’évolution du nombre de légionnaires par rapport à la population française depuis la création de l’ordre jusqu’à nos jours, montre clairement l’impact de l’application du Code de 1962. Il est à noter que les effectifs ont encore baissé puisqu’ils étaient de 110 000 au 31 décembre 2001, ce qui faisait tomber le taux à moins de 190. En 2010, ils sont descendus à moins de 150 pour 100000 Français et en 2012 à 142...

Le recoupement avec le Répertoire national d’identification des personnes physiques (RNIPP) permet désormais de connaître le nombre exact des Légionnaires vivants. Les contingents annuels accordés aux différents ministères sont donc calculés de manière à tendre vers le nombre de 125 000, tout en tenant compte de l’évolution de la société française.

C’est ainsi que les femmes représentent aujourd’hui 10% de l’effectif et que les dernières promotions comptent 20% de femmes. C’est dans la même optique que Geneviève de Gaulle-Anthonioz, récemment décédée (14/02/2002), sera, le 16 février 1998, la première femme élevée au rang suprême de grand-croix de la Légion d’honneur.

La Légion d’honneur comprend actuellement 65% de militaires et 35% de civils, mais l’examen des promotions récentes montre que l’on vise, à terme, à atteindre un équilibre entre les mérites civils et militaires. Les promotions depuis les années 1970 comptent même un peu plus de civils que de militaires.

La représentation socioprofessionnelle des civils est actuellement la suivante :

Cette représentation est équitable puisque, en 1998, la Grande Chancellerie pouvait affirmer : « Aucune des 105 catégories socioprofessionnelles n’a 0% de promus, c’est dire que l’ordre pénètre bien dans toutes les profondeurs de la société française».

Afin de hâter l'adaptation de la Légion d'honneur au monde moderne, une lettre du Président de la République du 11 juillet 2008 demande de veiller à augmenter la part de la promotion du travail, du bénévolat associatif et surtout des femmes en instaurant la stricte parité homme - femme dans les nominations ( à l'exception des mininistères où cela n'est pas possible : Défense, Anciens combattants). Par ailleurs, est créée une nouvelle procédure d'initiative citoyenne permettant à 50 personnes du même département de proposer au Préfet le nom d'une personne particulièrement méritante.

Nominations et promotions

Le code de 1962 stipule que « nul ne peut être reçu dans la Légion d’honneur s’il n’est français » (R.16) et que « nul ne peut accéder à la Légion d’honneur dans un grade supérieur à celui de chevalier » (R.17).

(L'article R.17 a été profondément modifié par le décret du 21 novembre 2008 qui permet de nommer directement officier, commandeur ou grand officier des français ayant des carrières "hors du commun". De plus tout ancien Premier ministre ayant exercé ses fonctions pendant deux années au moins se voit nommé de plein droit à la dignité de grand officier. On s'éloigne ici de la philosophie de l'ordre qui voulait qu'on y entrait obligatoirement au grade de chevalier et que l'on devait acquérir des mérites éminents nouveaux pour s'élever dans les grades et dignités. Cela ne concerne heureusement qu'un nombre très restreint de personnes.)

Il faut savoir que, contrairement à ce qu’on laisse croire trop souvent, l’intéressé ne se propose jamais lui-même pour l’obtention de la Légion d’honneur. La proposition ne peut émaner que d’un ministre (celui dont relèvent les mérites du futur décoré) qui fait établir par ses services un mémoire qu’il envoie ensuite au conseil de l’Ordre. L’intéressé n’est informé ni des délibérations du Conseil, ni de ses décisions.

Chaque Ministre dispose d’un contingent triennal de nominations possibles et chaque proposé doit répondre à des critères très précis.

Civils

Pour les civils, « il faut justifier de services publics ou d’activités professionnelles d’une durée minimum de 20 années, assortis dans l’un et l’autre cas de mérites éminents »(R.18).

La promotion au grade supérieur de l’ordre est soumise à une ancienneté minimum dans le grade : 8 ans pour passer de chevalier à officier, 5 ans pour passer d’officier à commandeur, et il faut être resté trois ans dans le grade précédent pour chacune des deux dignités : grand officier et grand-croix. Il faut ajouter, chose que les médias et le public oublient trop souvent, qu’un «avancement dans la Légion d’honneur doit récompenser des mérites nouveaux et non des mérites déjà récompensés » (R.19).

Dispositions particulières

Les militaires et assimilés ne peuvent accéder au grade de chevalier ou d’officier qu’après inscription sur un tableau de concours, disposition qui ne concerne pas les officiers généraux.

Les membres des assemblées parlementaires, des cabinets ministériels, des cabinets des Présidents des assemblées et de la Présidence de la République ainsi que les fonctionnaires internationaux ne peuvent être nommés ou promus pendant la durée d’exercice de leurs fonctions.

Il existe des dispositions particulières pour les actions d’éclat et les blessures graves en temps de guerre ; les bénéficiaires sont dispensés des formalités administratives et de la cérémonie de réception. D’autre part, le Premier Ministre, par délégation du grand maître, peut nommer ou promouvoir dans l’ordre, dans un délai d’un mois, les personnes tuées ou blessées dans l’accomplissement de leur devoir et qui sont reconnues dignes de recevoir cette distinction.

Il existe enfin des tableaux spéciaux pour les mutilés de guerre et les déportés résistants.

En 1995, une promotion spéciale avait été créée pour les derniers « poilus » de 1914-18.

Publication au Journal Officiel

La liste des noms des personnes retenues pour une nomination ou une promotion est publiée au Journal officiel (1er janvier, Pâques, 14 juillet). C’est, en général, à ce moment-là que l’intéressé apprend qu’il va entrer ou être promu dans l’ordre de la Légion d’honneur. Il lui restera à acquitter les frais de Chancellerie et à se choisir un « parrain » qui procèdera à la remise de ses insignes.

Réception dans l’Ordre

« Nul n’est membre de la Légion d’honneur avant qu’il n’ait été procédé à sa réception dans l’ordre » (R.48). Le récipiendaire est décoré par un « parrain », ayant au moins le grade qu’il va être chargé de décerner, et qui est délégué par le grand chancelier. La formule de réception est bien connue : « Au nom du président de la République et en vertu des pouvoirs qui nous sont conférés, nous vous faisons chevalier (ou officier ou commandeur) de la Légion d’honneur » ; pour les dignitaires la formule se termine par « nous vous élevons à la dignité de grand officier (ou grand’ croix) de la Légion d’honneur ».

Le nouveau membre peut désormais porter l’insigne de son grade, à vie, sauf procédure disciplinaire. Il reçoit en outre un brevet signé par le président de la République, le grand chancelier et le secrétaire général de la chancellerie.

Les étrangers ayant rendu des services importants ou ayant soutenu l’action de la France peuvent recevoir la plus haute décoration française au grade qui convient à leur position et à leur action ; il n’y a pas de cérémonie de réception. Les nominations concernant les Chefs d’état étrangers, leurs collaborateurs, ainsi que les membres du Corps diplomatique ne dépendent que du président de la République, grand Maître de l’ordre, qui se contente d’en aviser la Grande Chancellerie, contrairement aux autres nominations à titre étranger qui doivent être validées par le grand chancelier.

Les insignes

Les insignes permettent de reconnaître immédiatement le grade du détenteur. Ils sont régis très strictement par le code de 1962.

Dans tous les cas, on trouve le ruban moiré rouge.

La « croix » des chevaliers (en argent) et des officiers (en vermeil) a un diamètre de 40 mm ; elle est suspendue à un ruban simple ; le ruban des officiers est orné d’une rosette dans le même tissu. Ces deux insignes de portent sur le côté gauche de la poitrine.

La « croix » des commandeurs (en or) a 60 mm de diamètre et se porte en sautoir.

Les grands officiers portent, en plus de la croix d’officier, une plaque de 90 mm de diamètre diamantée tout argent sur le côté droit de la poitrine.

Les grands-croix portent en écharpe un ruban rouge de 10 cm passant sur l’épaule droite auquel est suspendue une croix de 70 mm de diamètre. Ils arborent en plus une plaque en vermeil de 90 mm sur le côté gauche de la poitrine.

En tenue de ville, les chevaliers portent à la boutonnière le ruban, les officiers la rosette, les commandeurs et les dignitaires la rosette sur demi-nœuds (demi-nœuds argent pour les commandeurs, un en argent et l’autre en or pour les grands officiers, les deux en or pour les grands-croix).

 Légion d'honneur - modèle actuel

La Légion d’honneur célèbre cette année[11] ses 200 ans d’existence. Elle a tenu le cap à travers tous les tourbillons de l’histoire parce qu’elle est universelle et symbolise la reconnaissance de la nation envers les meilleurs éléments de ses forces vives dans tous les domaines et pour tous les mérites, tous les talents, tous les dévouements, et aussi parce qu’elle a su s’adapter sans jamais se dénaturer, en gardant, sous les fastes nécessaires à son éclat, son caractère profondément démocratique qui en a fait un modèle pour nombre de distinctions étrangères.

Jean-Claude Guégand

Officier de la Légion d'honneur
Secrétaire départemental honoraire (Pas-de-Calais) de la
Société (d’Entraide) des Membres de la Légion d’honneur

Notes :

[1] Certains historiens font allusion à Regnault de Saint-Jean-d’Angély qui avait fait remarquer au cours de cette même discussion que les États-Unis venaient de compléter leurs institutions par « la création de l’ordre de Cincinnatus ». Or il y manifestement confusion avec « The Society of the Cincinnati », formée par des officiers de l’armée continentale (et certains officiers de l’armée française engagés à leurs côtés) lors de la Révolution américaine, et qui n’est pas un ordre national, même si George Washington en accepta la présidence.

[2] Distinction composée d’un petit disque de métal précieux, en général ouvragé, porté sur la poitrine suspendu à une lanière de cuir, décernée par les généraux romains aux hommes valeureux.

[4] Le serment de fidélité, adapté au régime en vigueur, fut exigé des légionnaires jusqu’en 1870. Il fit un bref retour de 1941 à 1944, sous le Régime de Vichy.

[5] L’exception qui confirme la règle est celle de la 15ème  cohorte, sise au château de Chambord, bénéficiant d’un domaine d’un seul tenant et dont le chef était Augereau.

[6] À titre de comparaison, les traitements actuels s’échelonnent de 6 à 37 € par an, et ce, uniquement pour les militaires et à certaines conditions : citations, blessures !

[7]  La Congrégation de la Mère de Dieu existe toujours en France et à l’étranger, mais n’a plus aucun lien avec la Légion d’honneur.

[8] L’Empereur avait envisagé la création de l’ordre, uniquement militaire, des Trois Toisons d’Or (1809) qui ne fut jamais décerné et avait créé l’ordre de la Réunion (1811), ordre « européen », qui compta 1622 membres.

[9] Il est à noter que tous les Grands Chanceliers sont, depuis lors, des militaires.

[10] Dans l’ordre protocolaire, la Médaille militaire vient actuellement immédiatement après l’ordre de la Légion d’honneur et l’ordre de la Libération et avant l’ordre national du Mérite.

[11] C’était en 2002